Les Pensées de Pascal

"Deux infinis, milieu.
Quand on lit trop vite ou quand on lit trop doucement, on n'entend rien." Vanité, (Fragment 601, Sellier)



Pierre Séguier est d'une famille de robe. Successivement maître des requêtes en 1620, président à mortier en 1624, il remplit des charges au parlement de Paris, avant de devenir intendant en Guyenne. Richelieu le nomme garde des sceaux en 1633, et Louis XIII en fait le chancelier de France. Il est le serviteur fidèle de la couronne. La Fronde ne lui enlève les sceaux que peu de temps. L’ Académie l’admet en janvier 1635. Début 1643, elle lui demande d’être son protecteur. Sous Louis XIV, Séguier préside la commission extraordinaire qui juge et condamne Fouquet. Son orgueil est célèbre, comme la prétention qu’il a de se faire appeler Monseigneur. Pascal lui a dédié un exemplaire de sa machine arithmétique.

Lettre dedicatoire à Monseigneur le chancelier... (Cote : Em 0011 16)
Lettre dedicatoire à Monseigneur le chancelier... (Cote : Em 0011 16)
 

 

Étienne Pascal a certainement vu le jour en 1588 dans une famille originaire de Cournon. Enrichis par le commerce, les Pascal se sont élevés dans l'échelle sociale grâce aux offices, fonctions publiques acquises contre une somme d'argent. Au moment de la naissance d’Étienne, son père Martin, est conseiller du roi, trésorier de France et général de ses finances en Auvergne. Sa mère, Marguerite Pascal de Mons, est la fille de François Pascal, écuyer, commissaire de guerre puis sénéchal de Clermont.

 

Armoiries de la famille Pascal sur la table généalogique
Armoiries de la famille Pascal sur la table généalogique ( Cote : R 18)

Étienne est un jeune homme brillant qui a peut-être étudié le droit à Paris. Il obtient une dérogation pour être nommé à 22 ans conseiller et élu pour le roi en l'élection de Clermont : il siège au tribunal chargé de répartir la taille dans l'élection et de juger les procès que suscite souvent cette répartition. Cette charge a été acquise grâce à l'avance sur héritage de ses parents. En 1614, Étienne Pascal prend pour épouse Antoinette Begon âgée de 18 ans. Ses responsabilités au sein de la cité ne cessent de croître. En 1623, année de la naissance de Blaise, il est envoyé à Paris par le conseil de la ville afin de s'opposer aux revendications de Riom qui souhaite devenir une élection. Le 1er janvier 1624, il est nommé premier échevin de Clermont pour la paroisse Saint-Pierre par l'assemblée générale des habitants. Avec Jean Périer (le père de Florin) et Jean Redon, il doit gérer pendant un an les affaires de la cité.
En 1625, Étienne vend son office d'élu et acquiert la charge de second président de la Cour des Aides. Il prend ses nouvelles fonctions en 1626. Elles lui permettent d'acquérir une noblesse personnelle. Cette même année, son épouse décède. Il prend la décision, rare pour l'époque, de s'occuper seul de l'éducation de ses trois enfants.

En avril 1631, au moment où la peste frappe Clermont, Étienne Pascal fait partie des membres du conseil de la ville. Il suit la Cour des aides dans ses déplacements, avant de s'installer définitivement à Paris en novembre 1631. La vie intellectuelle parisienne et sa volonté d'en faire profiter le jeune Blaise, semble avoir motivé ce choix. L'obligation de résidence des magistrats étant assez souple, il est toujours président de la Cour des Aides en 1634, date à laquelle, il vend son office à son frère cadet. Étienne est alors une figure du monde savant parisien. Il fréquente notamment l'Académie du père Mersenne et le mathématicien Roberval dont il est l'ami.

 

Machine arithmétique article extrait du Moniteur du Puy-de-Dôme
Machine arithmétique article extrait du Moniteur du Puy-de-Dôme ( Cote : BOYER 2032)

A Paris, les revenus d’Étienne reposent principalement sur les rentes de l'Hôtel de ville, un emprunt public permettant de faire fructifier son argent en ces temps où l'usure est interdite. Le conflit avec l'Espagne contraint le roi à des « retranchements » sur les échéances trimestrielles dues aux rentiers. Le 24 mars 1638, quatre cents d'entre-eux dont Étienne, s'en prennent au garde des sceaux Séguier et à l'intendant des finances. Cette vive réaction le contraint à se cacher semble-t-il en Auvergne. Proche de la Duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu, Étienne possède de solides amitiés à Paris qui vont faciliter son retour en grâce en mai 1639. Il se plie à la volonté du cardinal ministre qui l'envoie en Normandie où le poids des impositions provoque des remous. En tant que commissaire pour la subsistance, il doit répartir les taxes pour l'entretien des troupes et annoncer des impôts supplémentaires. Étienne entre dans Rouen le 2 janvier 1640 avec les troupes du général Gassion, chargé de la répression. Restés à Paris, ses enfants le rejoignent au printemps 1640. Il fait venir d'Auvergne son cousin Florin Périer afin de l'aider à cette réorganisation des impôts. Pour faciliter les comptes de son père, Blaise travaille à sa machine arithmétique.

 

Victime d'une mauvaise chute, Étienne se démet la jambe durant l'hiver 1646. Il est soigné par les frères Deschamps, sieurs des Landes et de la Bouteillerie tous deux convertis au catholicisme augustinien de Port-Royal. Pratiquant jusque-là un christianisme social, toute la famille se convertit à ce christianisme du cœur. Toutefois, Étienne s'oppose à la prise de voile de sa fille Jacqueline. De retour à Paris en 1648, il meurt le 24 septembre 1651.

 

 

Cinquième et dernier enfant de l'union d’Étienne Pascal et d'Antoinette Begon, Jacqueline naît le 4 octobre 1623 à Clermont, quelques mois avant la mort de sa mère. Elle a huit ans lorsque son père s'installe à Paris. Aimable au physique comme au moral, Jacqueline fait preuve dès son enfance d'une grande maturité d'esprit et montre de réelles dispositions pour la poésie. Les relations des Pascal avec la haute société parisienne lui permettent à 13 ans de réciter l'un de ses poèmes devant la reine à Saint-Germain.

 

Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce
Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce ( Cote : A 38005 )

 

Au mois de septembre 1638, elle est atteinte de la variole. Remise de son mal qui lui laisse de nombreuses cicatrices sur le visage, elle compose des vers pour remercier Dieu de cette épreuve. Après une longue convalescence, elle affronte de nouveau le monde. Elle fréquente notamment le salon de la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal-ministre, une voisine de la famille Pascal. La duchesse apprécie les qualités dÉtienne et va tout faire pour son retour en grâce après l'affaire des rentes. Connaissant les dons de Jacqueline et l'attrait de son oncle pour le théâtre, la duchesse organise une représentation de L'Amour tyrannique de Georges de Scudéry. Les rôles étant tenus par des enfants, Jacqueline incarne Cassandre. La représentation a lieu au Palais-Cardinal en février 1639. Après la pièce, Jacqueline adresse un compliment en vers à Richelieu et obtient la réhabilitation de son père. Au printemps 1640, Jacqueline le rejoint à Rouen où il a été nommé commissaire pour la subsistance dans l'intendance de Normandie. Corneille visite la famille et incite Jacqueline à participer au concours de palinods, cette joute poétique où s'opposent les auteurs de ballades ou de stances consacrées à l'Immaculée Conception de la Vierge. Elle obtient le premier prix.

 

Vue de l'abbaye de Port Royal des Champs extrait d'un ouvrage
Vue de l'abbaye de Port Royal des Champs ( Cote : 82651)

Soumise à la volonté de son père qui souhaite la marier, elle accepte de rencontrer ses prétendants et ne fait preuve alors d'aucune attirance pour la vie religieuse qui ne semble pas convenir à son esprit raisonnable. Cependant, aucun mariage n'est conclu. Sensibles aux discours édifiants et à la vie exemplaire de MM. de la Bouteillerie et Deslandes venus soigner Étienne, les Pascal découvrent à la fin de 1646 les ouvrages de Jansénius, Saint-Cyran et Arnauld. Ces lectures marquent profondément Jacqueline qui souhaite recevoir sa confirmation. A la fin de 1647, elle prend la résolution de renoncer au monde en la maison de Port-Royal. Si son frère soutient sa décision, son père s'y oppose. Soumise à son étroite surveillance, Jacqueline cache avec grand soin son désir de se donner à Dieu mais se coupe peu à peu volontairement du monde. Elle vit retirée dans son cabinet, travaille pour les pauvres hospitalisés et se mortifie.

A la mort de son père le 24 septembre 1651, rien ne semble plus s'opposer à sa volonté. Cependant son frère Blaise, affligé par ce décès, lui demande de rester à ses côtés. Sous le prétexte de faire une simple retraite au monastère de Port-Royal de Paris, elle quitte le monde le 4 janvier 1652 à l'âge de vingt-six ans et trois mois. Elle revêt l'habit le 26 mai de cette même année. Après son année de noviciat, lors de sa profession, Jacqueline décide de répartir ses biens reçus en héritage entre sa dot pour son entrée au monastère et des personnes déshéritées. Sa famille s'en offusque car l'ensemble des biens n'a pas encore été évalué. Afin d'éviter tout conflit qui aurait repoussé le temps de sa profession, elle décide d'y renoncer et demande à être accueillie en tant que sœur converse. Blaise finit par prendre en charge la dot de sa sœur. Prosélyte, elle n'hésite pas à reprocher à son beau-frère, Florin Périer, le soin porté à ses affaires. Elle a cependant la consolation de voir rentrer dans la piété son frère Blaise.

Après le soin des postulantes, la sœur Jacqueline de sainte Euphémie a en charge léducation des enfants dont elle rédige le règlement en 1657. Peu après, elle est nommée sous-prieure de Port-Royal des champs et maîtresse des novices. En 1661, l'obligation de signer le formulaire condamnant cinq propositions de Jansénius, la plonge dans un profond désarroi. Elle meurt trois mois après la signature, le 4 octobre 1661 à l'âge de 36 ans.

 

 

Baptisée le 10 avril 1596 à Clermont, au faubourg des Gras, Antoinette Bégon descend par son père d'une famille de laboureur de Gerzat qui doit son élévation sociale à l'économie patiente de ses revenus. Son grand-père, Bonnet Bégon, put ainsi acquérir un office de lieutenant général du seigneur de Gerzat. Ce statut lui a permis de donner une bonne instruction à ses enfants nés de son union avec Annette Vidal. Son fils Victor, le père d'Antoinette, n'entretient plus aucun rapport avec la terre de Limagne. Il a réussi dans la « marchandise », c'est-à-dire le commerce.


La mère d'Antoinette, Antoinette Fonfreyde, appartient à une ancienne famille bourgeoise de Clermont. Elle est la fille d'Antoine Fontfreyde, dit Saulzet. En 1565, c'est un marchand prospère, receveur des deniers de rachat des biens du clergé à Clermont. Il se fait appeler seigneur de Vialleveloux après l'acquisition en 1568, du lieu noble de la Vieille-Varvasse sous Vialleveloux, au nord-est de Landogne et à l'ouest de Pontaumur. Sa mère, Jacquette Durand, appartient à une famille de marchand libraire de Clermont.

Tableau généalogique de la famille Pascal zoom
Tableau généalogique de la famille Pascal extrait ( Cote : R 18)

En 1614, Antoinette épouse Étienne Pascal. Elle a 18 ans. Sa petite-fille, Marguerite Périer, la dépeint comme une femme « très pieuse et très charitable ». A la fin de l'année 1617, elle donne naissance à une fille, Antonia, qui est certainement morte en bas âge. La tradition familiale mentionne la naissance d'un garçon en 1619, lui aussi mort peu de temps après son baptême. Les grossesses suivantes sont plus heureuses : Gilberte est baptisée à l'église Saint-Pierre de Clermont le 3 janvier 1620. Blaise naît trois ans après, le 19 juin 1623, et Jacqueline le 5 octobre 1625.

Âgée de 30 ans, Antoinette meurt quelques mois après la naissance de son cinquième enfant, certainement au printemps de l'année 1626. Sa fille aînée Gilberte a seulement 6 ans et Blaise trois ans. Après la mort de sa fille, la mère d'Antoinette a certainement apporté son aide à Étienne. Preuve de son attachement à ses petits-enfants, elle leur donne la première place parmi ses légataires particuliers dans son testament rédigé le 17 juin 1627. Elle meurt à Gerzat le 9 janvier 1632.

 

 

Fille aînée d’Étienne Pascal et d'Antoinette Bégon, Gilberte voit le jour le 2 janvier 1620 à Clermont. Âgée de 11 ans lors de l'installation de son père à Paris, elle participe activement à l'éducation de sa jeune sœur Jacqueline et de son frère Blaise. Au printemps 1640, ils rejoignent leur père à Rouen. C'est dans cette ville qu'elle épouse Florin Périer, le 13 juin 1641.

Portrait de Gilberte Périer soeur de Blaise Pascal
Portrait de Gilberte Périer (Cote : GRA 2183)

Leur premier enfant, Étienne, naît à Rouen au printemps 1642. Le couple Périer regagne rapidement Clermont. Outre son fils, Gilberte abandonne son frère et sa sœur pour lesquels elle ressent des sentiments maternels. Cette séparation est difficile. Enceinte de Jacqueline qui va naître durant l'été 1644, Gilberte ne suit pas Florin Périer dans ses nombreux déplacements liés à ses fonctions officielles. Leur troisième enfant, Marguerite, naît à Clermont le 5 avril 1646. A la fin de cette année, Gilberte retourne pour son plus grand plaisir à Rouen, peu de temps après la conversion de sa famille au catholicisme augustinien de Port-royal. Elle se montre très réceptive à cette conversion. Son quatrième enfant, Marie, reçoit le baptême à Rouen le 26 décembre 1647, mais il meurt peu de temps après.

Au mois de novembre 1648, Gilberte est de retour à Clermont où elle retrouve ses deux filles. Toujours soucieuse de la bonne entente familiale, elle supporte mal le conflit entre son père et sa sœur cadette Jacqueline qui souhaite se retirer du monde. Le cinquième enfant du couple prénommé Louis, naît à Clermont le 27 septembre 1651, trois jours après le décès d’Étienne Pascal. En 1653, l'héritage d’Étienne, mal évalué, oppose Gilberte et Blaise à leur sœur Jacqueline. Gilberte se montre très anxieuse de clore ce différend d'autant que sa sixième grossesse se passe mal. Son état semble sans espoir. Cependant, le 26 juillet 1653, elle donne naissance à un garçon, Blaise. Rétablie, elle peut s'occuper de sa fille Marguerite alors âgée de 7 ans qui souffre d'un abcès purulent à l'œil gauche depuis la fin de l'année 1652. Son état nécessite une opération. Gilberte souhaite qu'elle soit pratiquée à Paris. En décembre 1653, elle se rend dans la capitale avec ses deux filles. Dans l'attente de l'opération, elle les place au monastère de Port-Royal de Paris où sa sœur Jacqueline a pris le voile. Gilberte interprète la guérison miraculeuse de Marguerite le 24 mars 1656 comme un soutien de Dieu à la spiritualité de Port-Royal.

Château de Bien Assis devant
Château de Bien-Assis (Cote : M0121.42.19, Musée d'Art Roger Quilliot)

Avec la disparition de sa sœur en 1661 et celle de son frère en 1662, Gilberte perd deux êtres qu'elle considérait comme ses enfants et ses maîtres à penser. Ses priorités sont dès lors l’éducation de ses enfants qu'elle veut élever dans l'esprit de Port-Royal et la sauvegarde de la mémoire de Jacqueline et Blaise dont elle va rédiger les biographies. A partir de 1664 ou 1665, elle s'applique avec Florin et son fils Étienne à mettre en ordre les notes éparses de son frère pour une première publication de ses Pensées en 1670. Soucieuse de les présenter dans leur inachèvement, elle refuse tout d'abord toute modification du texte original, puis accepte certains commentaires et retouches du Duc de Roannez.

A la mort de Florin en 1672, Gilberte a cinquante-deux ans. La gestion attentive du patrimoine lui revient. A Clermont, elle regrette la vie intellectuelle parisienne où elle retourne en 1675 pour profiter de ses amis, le duc de Roannez, Mme de Caumartin et la Marquise de Sablé. Elle confie l'éducation de ses deux fils aux oratoriens de Saint-Magloire.


Toujours au cœur du réseau de Port-Royal par son activité épistolaire, Gilberte tente de concilier sa gestion des affaires et sa spiritualité. Aussi éprouve-t-elle une grande joie de voir Louis et Blaise se destiner à l’Église. En 1676, elle rencontre Leibniz afin de diffuser les écrits scientifiques de son frère. En 1678, elle voit aboutir les travaux qui doivent en assurer la mémoire : la publication de la nouvelle édition augmentée des Pensées.

La disparition de ses deux fils assombrit ses dernières années. Sa Vie de M. Pascal est publiée en 1686, l'année de son retour à Paris où elle décède le 25 avril 1687.